De la dépendance à l’emprise
Sur les chemins de l’emprise
A sa naissance, le nouveau-né est totalement dépendant des adultes qui prennent soin de lui. Les parents, mais aussi les thérapeutes, ont à aider le sujet à tendre vers ce but : être responsable de soi dans le respect de l’autre au sein du contexte environnemental.
Plus l’accompagnant lui-même en est loin, moins il sera capable de soutenir « l’accompagné » dans ce sens.
Il peut y avoir une jouissance dans le pouvoir de maintenir son enfant (ou son patient!) dans la dépendance. On n’est pas très loin de la jouissance de l’emprise.
La recherche de la jouissance est particulièrement présente dans notre société avec parfois ce leurre de la domination sur les autres. Elle nourrit notre ego et si celui-ci est fragilisé par des expériences destructrices de l’enfance, soit il sera effondré, soit il sera surestimé et nous mènera à dominer l’autre. Dans la domination, l’emprise peut se mettre en place surtout face à celui qui « demande » à être soutenu.
L’emprise, un échec relationnel
Dans son roman « D’après une histoire vraie », Delphine de Vigan (2) montre bien comment, dans un moment de difficulté (un burn out), la protagoniste se met sous la protection d’une bienfaitrice et s’engouffre progressivement dans l’emprise jouissive de son « sauveur ». Après la prise de conscience de cette dépendance mortifère, il lui devient presque impossible de s’en sortir.
Comment se construit ce comportement trop fréquent d’une domination qui ne laisse plus de place à l’autre ?
La première étape est bien dans le déni de l’autre. Le bébé dépend évidemment des soins qu’on lui apporte mais il a besoin d’une relation de qualité qui est celle de l’attachement et trouve son apogée dans l’amour d’autrui. On s’en souvient, Ceausescu en Roumanie (1966) avait ordonné d’élever les nouveau-nés en orphelinat. Les soins étaient techniquement parfaits mais beaucoup sont morts et, parmi les survivants, beaucoup sont devenu psychotiques. Comme si le besoin d’une relation, que je qualifie d’amour, était aussi vitale que boire et manger.
Qu’arrive-t-il quand l’enfant ou l’adolescent prend conscience que ce lien qu’il croit d’amour n’est qu’un leurre ? Cela peut advenir quand l’enfant est violenté, négligé, quand il se sent abandonné lors d’une rupture familiale, quand il découvre une trahison d’un des parents : ce qu’il croyait être de l’amour n’est qu’une supercherie. Il risque de s’effondrer et cette blessure le rendra fragile. Mais il pourrait aussi survivre en se construisant dans un déni de sa souffrance en même temps que de celle de l’autre en tant que personne-en-relation, pour n’en faire qu’un objet, un outil au service de sa jouissance en tant que moyen de survie. Il chercherait ainsi à éviter l’effondrement créé par l’échec de la relation d’amour. C’est bien ce que l’on retrouve chez le pervers narcissique, dans les violences conjugales, et chez les prédateurs sexuels. Le maintien de cette relation se fait dans l’emprise.
L’emprise un ballet à deux.
L’emprise se joue toujours avec un (ou des) autres.
Tout groupe qui va rechercher un chef susceptible de le mener à une vie plus clémente et peut-être à la grandeur, prend le risque de créer son dictateur si son choix soutient un dominateur. C’est ainsi que les tyrans sont souvent élus, choisis par leur peuple comme étant celui qui peut assouvir leurs attentes. Mais la jouissance du pouvoir est grisante : les dictateurs ne cherchent qu’à asseoir leur domination sans souci des individus.
Plus je me sentirais fragile, plus je chercherais un partenaire qui porterait pour moi l’ambition d’être « quelqu’un ». Il brillerait pour moi ? Il m’aiderait à vivre. Si celui qui est susceptible de remplir ce rôle a au fond de lui cette souffrance inconsciente de la supercherie dans la relation d’amour, s’il fonctionne alors dans le déni de l’autre-en-tant-que-personne, il peut l’utiliser à son service et non pas dans la recherche d’une harmonie réciproque où chacun a sa place.
L’autre est alors comme un outil, il sera entretenu pour rester « en état de fonctionner ». Mais que l’outil ne remplisse plus le rôle pour lequel il a été choisi, tout est permis pour qu’il redevienne ce qu’il doit être aux yeux du « dominant » ! Que l’individu cherche son autonomie, alors l’outil ne remplit plus sa fonction pour le dominateur : la guerre est déclarée !
Trop souvent et trop longtemps, le « dominé » n’a pas la force ni le courage de rompre cet équilibre inéquitable, qui avait été sécurisant dans un premier temps. Le ballet à deux se poursuit dans la jouissance de l’un et la soumission douloureuse de l’autre.
Et l’enfant ?
Il demande à me rencontrer car ses colères le mettent en difficulté et la Santé Scolaire le lui conseille suite à un signalement concernant son fils. Il reconnait qu’il le frappe et à ma question « pour que nous poursuivions ce travail, pouvez-vous vous engager à suspendre les coups sur votre enfant ? » il répond : « il m’appartient, je fais ce que je veux ».
On le sait, l’enfant ne dénonce pas la maltraitance parentale ou/et intrafamiliale. Il a trop besoin de l’amour et du cocon familial pour les mettre en danger par une dénonciation. En effet si celle-ci est avérée, elle pourrait provoquer la rupture avec une possible condamnation de l’agresseur par le juge et le placement de l’enfant. En cas de maltraitance physique, le diagnostic est relativement aisé : l’enfant porte des traces corporelles de la maltraitance. Son comportement avec ses pairs est parfois révélateur. Non seulement il ne dénonce pas mais il va mettre en place toute une stratégie interne autant qu’externe pour ne pas avoir à révéler l’abus de pouvoir. Mais il existe une violence secrète qui ne laisse pas de trace corporelle apparente mais détruit une vie : l’abus sexuel.
Dans la domination de l’adulte sur l’enfant il y a à la fois une dimension nécessaire et une structurelle. Nécessaire ? Elle est dans la responsabilité de l’adulte à accompagner l’enfant dans la structuration de sa personnalité et dans son rapport aux autres. Le dérapage vers la prise de pouvoir destructrice est insidieux. Quelle est la limite entre la punition et la mise en place des limites indispensables ? La dimension structurelle (inscrite dans le rôle des parents lors de l’acte de mariage en mairie !) dépend de la vision éducative de l’accompagnant construite, en partie, sur sa propre expérience : une mère ou un père n’aura pas les mêmes exigences envers sa fille ou son fils selon l’éducation qu’elle (il) a reçue et la société dans laquelle ils évoluent.
Un pas encore et nous arrivons à l’emprise. Ne nous leurrons pas, celle-ci existe presque toujours par la place que l’enfant donne à ses parents comme lui étant essentiels, indispensables. A l’adolescence petit à petit, il sortira de cette emprise en construisant sa propre autorité. Malheureusement, si la relation parent-enfant est mal structurée, la sortie de la dépendance de l’enfant se passe mal, surtout si les parents ne peuvent pas lâcher la jouissance de l’autorité : « mon fils (ma fille) ne peut pas me faire ça ! »
Du fonctionnement des familles à transactions incestueuses.
Bien que déniées, les relations sexuelles intrafamiliales transgénérationnelles existent depuis la nuit des temps. Elles représentent 80% des abus sexuels. Elles se transmettent de générations en générations et étonnamment, les couples se forment très souvent sur un secret commun : on retrouve de l’inceste ou/et de l’abus sexuel dans la famille de l’un et de l’autre. Le fonctionnement de ces familles se fait autour du flou entretenu autour des limites : limites géographiques, temporelles et éducatives. (1)
La règle imposée par les parents, souvent le père, remplace la loi. Dans ces familles, la mère est souvent déficiente dans son rôle, elle a peut-être subi l’inceste et reste engluée dans son secret ce qui la rend fragile, aveugle sur les limites. Elle est fréquemment sous l’emprise du père. Dans la plupart de ces couples, on constate une profonde immaturité psycho-affective des conjoints. Le silence qui entoure ces familles est aussi le ciment qui les soude. Que l’inceste soit dénoncé, c’est la famille qui s’effondre et cela quel que soit leur milieu socio-culturel. Ce fonctionnement contribue à la transmission transgénérationnelle.
Construction psycho affective de l’enfant abusé.
Suite à un abus sexuel ou à un inceste, le développement psycho-affectif de l’enfant est bouleversé. Le développement physique et intellectuel est peu ou pas affecté. Mais la violence sensorielle et la honte qui envahissent l’enfant peuvent modifier durablement voire définitivement son développement psycho-affectif donc sa capacité à entrer sainement en relation. Il vivra alors ses relations sur le mode emprise-soumission.
L’abus sexuel, qui ne peut avoir de sens pour l’enfant, atteint son psychisme et son corps. Cela le plongera dans un état de confusion allant parfois jusqu’à la psychose. La honte confondue avec la culpabilité, le mettra dans un mal-être durable d’autant qu’il n’a plus sa place d’enfant. Il se cherche, accentuant encore sa soumission à celui qui lui donnera une place : son abuseur puis plus tard son conjoint, son employeur… Ces enfants devenus adultes seront évidemment les proies idéales des dominateurs, des pervers narcissiques car l’emprise sur eux est aisée. On comprend aussi que les enfants abusés retournent auprès de l’abuseur dans l’espoir qu’enfin ils rencontreront une relation affective qui, hélas, ne peut exister avec cette personne .
Dans ma pratique, j’ai plusieurs fois rencontré des personnes « incestées » qui disent que même adultes elles avaient le besoin de retourner vers l’abuseur, le plus souvent le père qui abusait encore de sa fille devenue adulte. Ceci ne se conçoit que dans une relation d’emprise. Quant au pédophile, sa jouissance sexuelle est peut-être également nourrie de l’emprise sur un enfant soumis et sans défense.
En conclusion,
Notre rôle de thérapeute sera surtout de ne pas reproduire l’emprise sur nos clients. Dans le profond respect que nous leur devons, nous mettrons en lumière la beauté et la grandeur de leur être avant que celles-ci ne soient altérées dans leur histoire de vie par la domination, l’emprise et les abus traversés. Pouvoir se reconnaitre et s’aimer tel qu’on est, non pas seulement accepter ce qu’on est devenu, devient le socle de la responsabilisation de soi-même. Ce cheminement est souvent long, semé d’embuches et nous ne devons jamais forcer la marche sauf à devenir nous-même abuseur !
Quant aux prédateurs, leur chemin serait de revisiter l’effondrement (parfois) inconsciemment évité par la jouissance de la domination. Comment serait-il possible d’éveiller leur capacité à se remettre en question ? Percée hasardeuse car bien souvent ils ne se sentent pas si mal dans leur posture et ont perdu leur capacité d’empathie.
Fernande Amblard
(1) Amblard F., Vivre pleinement sa vie d’adulte malgré un abus dans l’enfance, éd Jouvences, 2018 (Première édition : Panser l’impensable, Jouvences, 2003)
(2) De Vigan Delphine, D’après une histoire vraie, JC Lattès, Paris 2015

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