J’ai vu "Je verrai toujours vos visages", de Jeanne Herry
"Ne pas savoir" est le mot d'ordre qui préside à la formation des personnes appelées à mener les missions de Justice Restaurative décrites dans le film "Je verrai toujours vos visages". "S'apparaitre à l'occasion d'un autre" pourrait constituer le sous-titre de cette œuvre. J'ai été saisie par les points de convergence entre le processus qui nous est donné à voir, des premières minutes aux toutes dernières secondes du film, et celui qui est au cœur d'un travail en Gestalt.
La Justice Restaurative, dite également Justice Réparatrice, propose à des personnes victimes et à des auteurs d'infractions de dialoguer au sein de dispositifs sécurisés, encadrés par des professionnels et des bénévoles dûment formés. Cet aspect de la Justice, encore insuffisamment développé en France, vise à combler un vide dans le processus de reconstruction des personnes concernées, une fois passée l'étape d'un procès pénal. Celui-ci, dans notre pays, sanctionne essentiellement l'atteinte perpétrée à l'encontre de l'ordre public, les questions épineuses de la reconstruction personnelle et de la réintégration des victimes et aussi des agresseurs au sein de la société étant laissées globalement en friche.
Le spectateur découvre au fil de l'histoire le positionnement et la démarche que doivent adopter les travailleurs sociaux choisis pour s'atteler à cette mission, qui peut être menée selon deux formes différentes. D'une part, la médiation permet à des victimes de rencontrer leur propre agresseur. Ici, nous suivons Chloé, autrefois victime d'inceste de la part d'un frère qui s'apprête à sortir de prison après avoir purgé sa peine, dans un cheminement qui va de l'émergence de la demande de Chloé jusqu'à la scène finale de sa mise en présence et du dialogue avec son frère libéré. D'autre part, des séries de rencontres sont aménagées entre des auteurs d'infractions et des victimes d'actes de même nature, en l'espèce des vols avec violences de différentes sortes.
Le film déploie sous nos yeux un travail de coconstruction continu, dont la souplesse, la délicatesse, la force également, sont rendues possibles et tenues ensemble par la mise en place d'un cadre clair, rigoureux, et fermement tenu. Et au fur et à mesure de l'expérience, quelque chose se défige, une partie de la réalité restée en fond jusque-là se dévoile aux yeux des uns et des autres, de la nouveauté intervient dans la vie des protagonistes. C'est un patient et laborieux cheminement au cours duquel se tranforme l'expérience intimement vécue par les victimes et les agresseurs, qu'il s'agisse de leur ressenti émotionnel ou de leur façon d'envisager leur liberté et leur responsabilité vis-à-vis d'eux-mêmes et vis-à-vis des autres.
En auriez-vous douté ? Ce travail réparateur se fonde sur le lien entre humains, lien en un temps malmené, restauré ensuite progressivement, à un niveau ou à un autre, dans les échanges avec et entre les travailleurs sociaux, puis avec et entre les autres participants à l'expérience.
Ce film nous fait découvrir une Justice source d'opportunités créatrices sur le plan social.
N'oubliez-pas d'aller le voir !
Claire Mignot

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