J’ai vu, j’ai lu, je suis venue !
Je suis venue au Café Dorothy, ce vendredi 10 mars, attirée par la soirée organisée par l’IdeT (1) autour du souvenir de Paul Goodman. Gravir pas à pas la rue de Menilmontant sous le crachin pour découvrir cet espace insolite marquait une démarche méritante accordée à l’engagement d’une figure emblématique dont l’identité sert d’enseigne à ce bistrot non-conventionnel. En effet, la journaliste américaine Dorothy Day (1897-1980), inspirée par la foi chrétienne, a consacré sa vie à soutenir des causes sociales et politiques. Son implication dans les mouvements anarchistes et pacifistes lui a valu l’éloge des leaders de la contre-culture américaine (années 1960), dont Paul Goodman qu’elle aurait alors rencontré. Plus concrètement, cette militante a créé les « maisons de l’hospitalité » ouvertes à « tous les pauvres qui ont besoin d’un toit. » Cet héritage est à l’origine de l’entreprise associative et autogérée sise à Paris depuis 2017.
Ce café « anarchiste et catholique » offre donc un espace prédisposé à accueillir la pensée de Paul Goodman, résumée dans l’adage « Changez tout », brandi ce soir par l’équipe des gestalt-thérapeutes qui nous accueillent. L’accès est gratuit mais la bonne cinquantaine de personnes rassemblée décline son identité à la porte d’entrée. Nous pénétrons dans un vaste logis au plafond bas ; lumière tamisée ; grands fauteuils et canapés de cuirs, regroupés autour de tables basses. D’un premier abord, il s’avère difficile de repérer dans la quasi-pénombre qui est là ? qui est qui ? qui fait quoi ? car les silhouettes circulent dans une fantaisie aléatoire, l’imprévisibilité des retrouvailles, la nouveauté des inconnus, et pourtant la chaleur manifeste des contacts anciens et nouveaux... La particularité de ce rassemblement est qu’il outrepasse les appartenances habituelles de la communauté gestaltiste, nul ne sait ni ne réclame de savoir « Quelle est ton école de formation ? », « A quel organisme appartiens-tu ? ». Nous sommes mélangés !
Quelle énergie et quel soin apportés par l’équipe de l’IDeT pour nous présenter Paul Goodman ! et surtout montrer sa pertinence aujourd’hui, non seulement dans le fondement aventureux de la Gestalt-thérapie, mais aussi dans l’ancrage d’un positionnement subversif secouant la société contemporaine. Il est sidérant de réaliser l’actualité cruciale et prémonitoire des intuitions de ce précurseur dont nous fêtons le cinquantième anniversaire de la mort. Se succèdent au cours de la soirée quelques exposés, un montage vidéo réalisé à partir du film « Goodman changed my life » et la lecture en anglais de quelques poèmes sous-titrés en français. Une trêve nous permet de nous rafraîchir au bar et de profiter des douceurs apéritives préparées par nos hôtes qui nous offrent également un petit recueil qui résume la vie et les audaces de Paul Goodman. Pour en savoir plus sur le contenu, vous pouvez vous référer à leur site (1). En attendant, laissons quelques participants nous donner leur écho de cette manifestation :
- Dominique : J'ai été frappée par l'engagement politique de Goodman, beaucoup plus fort que ce que j'avais retenu de lui à l'issue de ma formation. Pour exemple, ses prises de position contre la guerre du Vietnam. J'ai découvert qu'il avait abondamment écrit et milité pour présenter sa vision d'une société "libre", construite collectivement à partir de petits groupes, en passant par une révolution qu'il souhaitait "progressive". Je fais un parallèle entre son invitation à déconstruire certaines perceptions sociétales et la même proposition appuyée par les collectifs féministes actuels à propos des représentations sexistes.
- Ghislain : J’ai trouvé cette soirée agréable. C’est surtout la dimension sociale qui m'a plu, le fait d’échanger avec des collègues. J’ai trouvé aussi la question sur la radicalité très pertinente : la thérapie est-elle un outil de subversion ou d’adaptation ? Une soirée qui nous inscrit dans le collectif, la réflexion sur notre pratique et un peu de poésie…
- Marie-Odile : Une soirée qui nous a permis de refaire du lien et de faire vivre la communauté gestaltiste et humaniste. Un moment de partage joyeux et bon enfant. Un regret pourtant, j'aurais aimé plus de contenu concernant Paul Goodman, son apport et l'influence qu'il a exercée sur la structuration de la pensée gestaltiste. Comment elle se déploie ou pas dans l'actualité de nos cabinets de consultation ?
- Séverine : Cette soirée était une occasion d'en savoir plus sur l'un des fondateurs de la Gestalt-thérapie, artiste très engagé politiquement. Nous avons pu le découvrir à travers un film, des poèmes et nous avons aussi eu la possibilité de rencontrer les autres personnes présentes : apéro, parler avec son voisin, échanges en petits groupes. Goodman a été un merveilleux prétexte à faire du lien dans la communauté gestaltiste. Nous sommes partis en ayant envie que des occasions semblables se présentent plus souvent, conscients en même temps du travail que cela avait représenté d'organiser cet évènement.
La fin de la rencontre a permis de pousser plus loin la réflexion clinique, autour de trois questions proposées aux participants répartis en trois groupes :
1 : Entre subversion et adaptation, que se passe-t-il dans votre clinique ? Comment naviguez-vous dans cette tension entre soutenir la subversion et soutenir l’adaptation ?
2 : En tant que thérapeute, quelle est ma foi dans ce qui fait changement : la rencontre ou les outils ?
3: Par mon travail de thérapeute ne ferais-je que calmer l’angoisse et étouffer le besoin d’action nécessaire à la transformation collective ? Suis-je, au fond, un anesthésiant ou un poil à gratter ?
Ainsi la pensée de Goodman nous propulse comme du levain dans la pâte. L’actualité de ses propos nous mobilise, tant dans notre engagement citoyen que dans notre posture thérapeutique : « Notre action ne doit pas viser – comme le pensent les utopistes à un nouvel état de chose futur – mais à des arrangements fraternels aujourd’hui, qui incorporent progressivement de plus en plus de fonctions sociales au sein de notre société libre » (2). Ce questionnement sur notre marge de liberté dans une société « coercitive », selon lui, se rapproche et prolonge l’ouverture du dernier colloque de la FPGT : « Inventer des formes nouvelles au-delà du conformisme ambiant » ; thématique relayée dans nos pages À Dire N°3 : « Liberté et pressions environnementales ». À partir de la nécessité de « s’adapter », appuyés sur les propos de la philosophe Barbara Stiegler, nous nous étions interrogés sur le sens de l’adaptation, en différenciant la soumission et l’ajustement créateur. Plus précisément, tandis que la transcription de l’interview de Peter Schulthess valorisait le fondement subversif de la Gestalt-thérapie, l’échange avec Francis Vanoye sur notre posture libertaire nous mettait en garde contre une tendance réactionnelle, bienvenue lors de la naissance de la Gestalt, mais pouvant nous desservir aujourd’hui. En effet, le contexte sociétal a changé ; se pose la question de notre légitimité et de notre crédibilité dans un environnement de plus en plus précautionneux et contrôlant...
Chantal Masquelier-Savatier
(1) Institut du Développement du Thérapeute, www.idet.paris
Equipe de préparation de la soirée : Benoit Legris, Catherine Lerasle, David Barnes, Fabrice Feron, Florence Belasco, Sylvain Risse, Vincent Béja.
(2) Paul Goodman, The main pamplhlet, cité dans le livret diffusé par l’IDeT le 10 mars 2023.

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