J’ai lu "Lettre au père" de Franz Kafka
Au cabinet, l'art et la culture ont de l'influence. Les références artistiques ou culturelles vont être le point de départ d'une discussion, d'un nouveau positionnement ou d'une meilleure compréhension de soi, d'une situation ou d'une relation. Littérature, cinéma, danse, photo, peinture, théâtre sont des ouvertures vers le monde, vers l'autre et vers des possibles agrandissements intérieurs de soi.
En séance, ces films, ces livres servent de supports à la relation, des appuis à aller plus loin, comme des médiateurs pour avoir plus de mots, plus de richesses, plus de profondeur, plus d'images pour parler ensemble de ce qui se passe pour la personne.
Voici l'exemple de "Lettre au père" de Kafka qu'un jeune client de 16 ans évoque en séance une première fois. Il dit éprouver un soulagement d'avoir trouvé un auteur qui lui parle si bien des subtilités qu'il ne parvient pas à formuler pour décrire l'attitude de son père et leur lien. Face à chaque petite chose tu m'as, par ton exemple et par l'éducation que je subissais, comme j'ai tenté de le décrire, convaincu de mon incapacité (p.89).
Puis au cours d'une autre séance, mon client évoque à nouveau ce livre. Il l’a offert à son père après en avoir surligné les passages marquants. Pour toute réponse, il n'a eu que du silence. Il souhaite désormais solliciter un rendez-vous auprès de son père en dehors du domicile, livre en main, pour en parler.
Le livre continue de cheminer, dans ma tête aussi. J'ai envie de le lire, par curiosité personnelle et pour en faire quelque chose avec mon client. Je me demande quel était mon besoin de rentrer dans le réel du client, sauf qu'il ne s'agit pas du réel mais plutôt de l'espace intermédiaire ou l'aire culturelle traitée par Winnicott. J'y vois la possibilité de rejoindre le monde des représentations de mon client.
Lorsqu'un client répète plusieurs fois la même histoire, c'est qu'il cherche à dénouer quelque chose. Mon client en me parlant de ce livre de façon répétée, cherche - sans le savoir - à m'influencer, il me pousse à comprendre quelque chose comme il tente de le faire avec son propre père.
Qu'est-ce que ça change entre nous qu'il obtienne pleinement mon attention, celle qu'il ne parvient pas à obtenir pour l'instant de son père? Quel impact cela aura-t-il de poser devant lui le livre en séance ? Quel impact cela aura-t-il qu'il sache que je l'ai lu? Quel impact cela aura-t-il que nous discutions ensemble du père de Kafka et des parallèles qu'il peut faire avec le sien? Vais-je avoir à le faire ou le simple fait de l'avoir lu va-t-il transformer la relation sans que j'aie à le faire savoir?
Et même si moi, personne insignifiante, je leur avais d'en bas léché les pieds, cela n'aurait toujours pas compensé la façon dont toi, le maître, d'en haut tu leur tapais dessus. Cette relation que j'établissais là avec mes semblables a eu des effets hors du magasin et jusque dans l'avenir (p.44).
L'influence sociale et affective du parent va pouvoir être remise en question dès que l'enfant aura suffisamment développé son sens critique et sera en capacité d'évaluer la fiabilité des adultes qui l'entourent. La confiance se mue en vigilance s'il se rend compte qu'il reçoit critique, menace ou violence dès qu'il n'adhère plus aux idées prescrites. Comment se construit-il après avoir réalisé que les personnes auxquelles il s'est fié l'ont manipulé voire trahi, ne lui transmettant sur le monde et sur lui-même que les informations n'ayant de pertinence que pour le maintien de cette influence ?
Ce que tu donnais, je pouvais en jouir, mais seulement en ayant honte, avec lassitude, faiblesse, culpabilité. C'est pourquoi je ne pouvais t'être reconnaissant de tout qu'à la façon d'un mendiant, non par l'action (p.40-41).
Kafka parle de honte, de paroles qui frappent, de l'influence de son père sur lui, mais à le lire on pourrait peut-être même y voir de l’emprise. "Ce sentiment souvent prédominant chez moi de n'être rien (un sentiment qui peut aussi être par ailleurs noble et fructueux) est dû pour beaucoup à ton influence. J'aurais eu besoin d'un peu de stimulation, d'un peu d'ambiguïté, qu'on me fraie un peu mon chemin au lieu de le barrer comme tu l'as fait, certes dans l'intention louable de m'en faire prendre un autre" (page 17).
Les mœurs, les rôles parentaux, la mortalité infantile - tous ces éléments qui pourraient être prétexte à excuser une attitude ou un comportement - ont changé depuis le début du XXe siècle d'où nous parviennent ces lignes. Pourtant ce récit traitant des difficultés d'attachement, d'influence néfaste et des dommages durables que peuvent avoir certains caregivers sur leur entourage n'a pas pris une ride. En témoigne ce jeune client qui peut y puiser un éclairage signifiant et significatif.
Séverine Bourguignon
(1) Franz Kafka, Lettre au père, texte extrait du volume Journaux et lettres, 1914-1924 : œuvres complètes, IV., Folio, Gallimard, 2022, 93 pages.

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