Emprise, méprise, déprise, reprise.
Abus, harcèlement, ces mots lourds de sens font souvent le titre d'articles, de livres, de reportages. Pourquoi sont-ils à la mode ? La parole se libèrerait-elle enfin? Utilisés pour caractériser un mode de relation inégalitaire entre deux personnes, ils dénoncent la prise de pouvoir de l'un sur l'autre, dans un rapport de force physique, morale ou hiérarchique. L'emprise est manifeste : un dominant face à un dominé. Pourtant elle ne se construit pas de manière aléatoire car tout sujet n'est pas objet d'emprise. Résultat d'une rencontre, cette relation particulière se co-crée dans des conditions d'interactions très spécifiques, à un moment particulier de l'existence, le tout favorisé par un contexte psychosocial précis . Au cours des pages suivantes, je souhaiterais m'attarder sur le cas d'une patiente qui vécut une forme d'emprise et m'interroger sur son origine, sa construction puis sur sa mise en place.
Janvier 2022. Le pas sur le gravier est traînant. Mes sens sont en alerte : silhouette, expression du regard, musicalité de la voix me disent déjà tant. Je la regarde avec bienveillance. « Bonjour Sylvie, comment allez-vous, à quoi ressemble le ciel de votre cœur? » Elle relève la tête. Le silence à deux s'installe. Nos souffles s'harmonisent.
« Le ciel de mon cœur est opaque, aucun projet, aucun désir, ce qui me rend maussade.» Elle se recroqueville. Je connais ce climat. Je dois rester moi-même, en face d'elle. Petit à petit, les frontières entre elle et moi se dissipent, je me sens incapable de bouger : « Parfois, on dirait que le corps ne peut plus remuer. » Elle hoche la tête « Son inertie me désespère. J'y croyais depuis l'avancée de la situation. Je sais au fond de moi que je ne peux plus rien faire.» Elle, l'autre, moi, nous sommes tous englués. Elle continue. « Nous avons pris une décision tellement à l'encontre de nos valeurs.» Je reconnais cette terreur qui la sidère. « Vous semblez statufiée.» Mes mots font effet. Son regard s'affûte. Tout, dans son attitude laisse deviner qu’elle a saisi quelque chose. Elle me regarde et affirme : « Nous ne le chassons pas, nous ne l'abandonnons pas. Il a fait son choix.» Elle paraît plus calme. La séance se termine.
Je me pose et laisse mon esprit flotter dans les méandres de son existence et de mes ressentis. Que s'est-il passé dans sa vie pour que se tisse cette relation insupportable qui l'emprisonne ? Elle semble avoir perdu sa lucidité. Cette femme que j'ai connue dynamique, volontaire semble coller à l'insoutenable. Pourtant, quand elle se sent rejointe, comprise, soutenue, elle paraît retrouver son individualité.
Emprise
Septembre 2017. Sylvie et son mari avaient rejoint une association en faveurs des migrants. Un hôtel pour réfugiés s'était ouvert dans leur village. Une vague de xénophobie déferla, vague contre laquelle ils s'étaient farouchement opposés. Un vent d'humanisme souffla alors sur le village contrant la haine raciale environnementale. Avec d'autres bénévoles, ils se sentirent comme aspirés dans cette tornade. Sylvie s'engagea totalement : le bénévolat, l'entraide étaient le fondement de son éducation. Ses propres valeurs venaient coller à celles déployées dehors. Le contexte social, les rencontres, ses prédispositions, tout était là pour créer cette situation particulière.
Je découvrais une autre facette de cette patiente, Sylvie devenait à mes yeux une militante acharnée. Au début des événements, happés comme tant d'autres ils ne marchaient plus mais semblaient flotter, complètement euphoriques, emportés par une énergie sociale dont ils n'étaient plus maîtres. La rencontre avec le nouveau, l'étrange, avait des parfums d'exotisme. Sans pleine conscience de moi-même, j'aurais pu me sentir entraînée comme elle l'était, totalement magnétisée. Je m'interrogeais : peut-on être sous l'emprise d'un mouvement collectif, de valeurs sociétales ? Emmenés par cet élan chaleureux d'humanité, elle et son mari s'étaient lancés encore plus loin dans l'aventure : ils avaient décidé d'accueillir chez eux un jeune réfugié, Youssef. Durant nos entretiens, je requestionnais ses valeurs morales et éthiques. Poser quelques contrastes au tableau semblait cependant impossible : sans aucune méfiance, l'accordage était parfait. J'essayais d'élargir sa vision de la situation, d'apporter d'autres alternatives : comment ses enfants vivaient-ils la chose, quelles étaient les positions de leurs amis ? Aucune ombre ne se profilait. Elle paraissait ensorcelée. Une idée, pensée unique, infaillible, maintenait cette cohésion puissante. Parfois inquiète, j'imaginais que le charme pourrait un jour s'évanouir, que le retour à la réalité amènerait déconvenues et souffrances.
Méprise
Janvier 2019. Sylvie observa certaines dysharmonies : la prise de pouvoir de quelques bénévoles, les mensonges et les abus de confiance de certains réfugiés, leur jalousie, leur sens aigu du profit. Elle convenait qu'elle avait pu s’égarer : les réfugiés n'étaient pas tous des anges perdus. Je soutenais cette figure. Sa résistance protégeait les valeurs qui l'avaient amenée à vivre cela. Briser le plancher de l'utopie risquerait de rompre un équilibre fragile. La présence de ce jeune réfugié la comblait : sa jeunesse, son énergie, sa gentillesse, son rire. Des lectures multiples l'enrichissaient : en s'approchant un peu plus de sa culture, de sa religion, de ses traditions, elle pensait réduire les différences. En tant que psychothérapeute, je me suis souvent demandé si elle ne disparaissait pas dans cette acceptation de l'autre. De plus je n'étais pas la seule à m'inquiéter : ses fils haussaient la voix, certains amis prenaient de la distance. Pourtant n'ayant perdu ni son acuité, ni sa rapidité d'esprit, elle rebondissait, élargissait son regard sur des notions telles que Dieu, les religions et la condition humaine. Virtuose des mots, poèmes, contes, essais naissaient sous sa plume. Son cerveau en effervescence créait et cultivait la joie. J'étais vraiment impressionnée. Les trois premières années furent quasi merveilleuses, magiques.
Déprise
Août 2021, le changement apparut. La lenteur de l'administration, le covid, l'impatience et la méconnaissance de Youssef concernant le système français notamment les arcanes administratives, amenèrent la chute, polluèrent l’atmosphère familiale et contaminèrent la relation. Petit à petit, au fil de nos entretiens, Sylvie prit conscience que les propos de Youssef devenaient de plus en plus irrationnels. Il entrait dans un délire de persécution, reproduisait un scénario qui l'avait amené à quitter son pays d'origine. Je vis Sylvie pleurer, se battre avec l'incompréhensible. Les émotions étaient fortes. Sa famille, la France et elle étaient devenues mauvais objets. Elle ne se sentait ni entendue, ni soutenue, en prise avec un conflit intérieur. Les tensions apparurent au sein de son couple. Dans mon cabinet, les entretiens n'étaient plus rose-bonbon, leurs mélodies multipliaient assonances et dissonances. Je sentais parfois un désaccordage entre elle et moi, reflet de celui qui s'était installé avec sa famille et avec le jeune réfugié. En devenant méfiant, agressif, attaquant, il creusait la distance. Son monde devenait très manichéen. Sylvie rencontra à nouveau les montagnes russes, alternant joies fugaces et profondes tristesses. Elle se réfugia dans l'écriture et la musique, continua ses lectures vers plus de spiritualité. Mon cabinet était le seul endroit où elle pouvait évoquer cette souffrance. Après la méprise apparaissait la déprise où chacun se retrouve avec soi-même, face à la responsabilité de ses choix. Je voyais se déployer un processus de deuil, le rêve s'écroulait. La solitude était difficile mais nécessaire. Elle se raccrochait à ce qu'elle aimait : la spontanéité de ses petits enfants, la beauté d'une exposition de peinture, le rythme des mots dans une lecture, l'envolée des notes d'une chanson, le calme paisible de la nature, les chaleureuses rencontres amicales. Les mots devenaient lourds, puissants. Elle, si loquace, si enjouée manifestait une sorte de mutisme, repliée à l'intérieur d'elle même. Sylvie se décollait de son mur d'idéaux, de ses croyances. Cette femme qui rêvait d'un monde de paix, d'un monde d'amour, d'un monde d'égalité se heurtait à un déferlement de haine. Ce rêve l'avait conduite à une vision très utopique de la situation et avait déformé la réalité : emprise idéalisante. Il lui fallait maintenant arracher le voile et regarder la situation sous un autre angle.
Rupture
Mars 2022. Sa santé se détériora : sa peau urticante exprima la violence de l'agression, son cœur s'emballa. L'intervention de l'extérieur accéléra le processus de prise de conscience. Ses enfants de plus en plus inquiets furent là pour l'aider à décrocher. Ce fut violent, très violent : les forces de l'ordre intervinrent. En deux jours, Youssef dut quitter la maison. Stupéfaite de devoir en arriver là, ma patiente se laissa porter car épuisée. Tous ses proches furent soulagés : famille et amis s'inquiétaient pour Sylvie et son mari. L'ambiance à la maison était devenue lourde, tendue, sombre. Nous prîmes un rendez-vous en urgence : brisée de l'intérieur, son corps était envahi par la douleur, son cœur par le chagrin, son esprit par la honte. Amorçant un processus de deuil, le vide terrible, l'absence de l'autre, la colère, le chagrin, le déni se firent sentir. Le temps, le silence, le repos lui permettrait de reconstruire la paroi de sa bulle. La douceur, la tendresse, la compréhension lui apportait l'énergie nécessaire pour retrouver qui elle était. Elle haïssait la vision simpliste binaire d'une situation : celle du bon et du méchant. Consciente de sa part de responsabilité et de ses choix, sa culpabilité était lourde . Avaient-ils pris la bonne décision en lui offrant l'asile ? Ne lui avaient-ils pas barré la route en l'enfermant dans un trop grand confort ? Cette cage dorée n'avait-elle pas amolli sa saine agressivité, son envie de se battre ? Dans l'intimité bienveillante de mon cabinet, elle se questionnait, pleurait, parfois sanglotait. En quelques semaines, je vis son corps se redresser, sa tête se relever. Sa voix changea de tonalité. Ses valeurs n'avaient plus la même couleur : elle acceptait le changement. Je soutins en miroir la naissance de cette nouvelle Sylvie, sa personnalité s'enrichissait de cette nouvelle expérience.
Reprise
Après l'emprise, la méprise, la déprise, la reprise s'amorçait doucement : fin d'un cycle de contact où la période d'assimilation est parfois longue et souffrante. Il fallait quitter, laisser, abandonner cet épisode douloureux. Sylvie n'oublierait pas mais la vie reprendrait doucement son cours. Prises de conscience du processus, déconstructions de schémas anciens, constructions créatives pour un futur différent, acceptation de l'expérience l'amenaient à vivre ce deuil. En faisant le tri, elle gardait les richesses, se débarrassait des mots et regards qui l'avaient meurtrie et humiliée. En choisissant une nouvelle orientation, un nouveau chemin apparaîtrait. Plus tard, la découverte du cadeau de cette expérience la rendrait plus forte, plus profonde...
Sylvie avait compris, appris. Moi aussi…
Brigitte Baronetto
Gestalt-thérapeute formée et certifiée à l’EPG, accueille des adultes, adolescents et enfants avec leurs familles à Gemenos (13), avec une posture colorée par sa formation en biologie et son expérience de travailleuse sociale.

À Dire n° 5 - Printemps 2023 - Sommaire
De l’emprise à la dépriseÉdito : Emmanuelle GillootsArticles :1 - De l’emprise à la déprise ;...
Édito
Avec ce numéro du printemps 2023, À Dire poursuit son exploration du thème de l’emprise. Dans le...
De l’intention au contre-transfert
Un jour, un homme qui était en psychothérapie avec moi arrive en colère à sa séance, il revient...
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