Présente au Monde (1)
« Je crois que le travail que j’effectue est un travail politique »
Laura Perls citée par Malcom Parlett
« Comment cela a-t-il pu durer 25 ans ? un prêtre de la fraternité Saint Pie X, Etienne de Maillard jugé pour viols ». Ce prêtre aurait violé 27 personnes, 16 fillettes et 11 garçonnets âgés de 11 à 15 ans. Le journaliste commente sa publication : « les victimes se sont tues comme souvent dans ce genre d’affaire et tout à coup quelqu’un se décide à parler... Certains des viols et agressions ont été commis sur plusieurs enfants d’une même famille et au domicile des parents. C’est fréquent chez ces catholiques, les prêtres viennent déjeuner le dimanche chez les parents.... » (2).
Je n’aurais pas eu l’idée d’écrire ces quelques lignes de mon histoire personnelle si l’on n’était pas venu me le demander. Être victime de pédocriminalité et d’inceste prédispose à une certaine fermeture de l’intime et rend difficile l’exposition de soi. Je suis face à ce défi : trop en montrer et frôler l’exhibitionnisme, en dire suffisamment et laisser percevoir le sensible, analyser dans une saine distance pour partager, contribuer à co-construire du sens.
Mon projet est de tracer succinctement le trajet de la petite fille de 6 ans agressée sexuellement à la femme de 60 ans engagée dans la CIASE pour participer à un groupe de travail. Après la remise du rapport Sauvé le 6 octobre 2021 a été fondé le collectif DeLaParoleAuxActes. Je rédige ce texte à l’aune de mes nouvelles responsabilités: formatrice, superviseure et responsable pédagogique d’un institut de Gestalt- thérapie. C’est avec le regard de socio-clinicienne que je m’apprête aussi à relire cette trajectoire et ce grand axiome issu de la thèse de Vincent de Gaulejac « l’individu est le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet ».
Très tôt les lectures de Perls sont venues rejoindre les préoccupations inscrites en moi dès mon berceau par les nombreux introjects familiaux liés à mon milieu et ma place. « La Gestalt- thérapie représente pour la psychologie une force de rébellion humaniste et existentielle qui veut lutter contre les puissances de répression et d’autodestruction qui gouvernent beaucoup de membres de notre société » (3).
Travailleur social pendant une dizaine d’années, j’ai dû me confronter à des familles carencées sur le plan psychologique, insérées dans des chaines répétitives d’abus sexuels et de violences intrafamiliales. Protéger l’enfant m’a régulièrement percutée dans ce travail de terrain régi par la loi 48 instituant la PMI où je travaillais en tant que fonctionnaire de l’Etat.
Professionnellement, je ne me suis jamais défaite de la conscience des enjeux de pouvoir, de domination qui traversent chaque situation dévoilée dans l’intimité de nos cabinets. Pour ma famille d’origine, mon choix de métier fut déjà une transgression difficilement supportable ; que ce soit mon travail social ou ma place de Gestalt-thérapeute, chacun en a perçu immédiatement les substrats subversifs. Admiratrice de Foucault, grâce à Gisela Pantkoff, amie de la famille, je fus introduite dans l’expérience du château de Laborde. Lectrice des auteurs russes de la révolution tous les ingrédients étaient là pour me marginaliser. La famille refusait de voter, nostalgique de ses anciens droits féodaux, tandis que je m’intéressais au projet démocratique à même d’apporter égalité et fraternité pour les femmes et hommes de mon enfance, « nos gens » que j’affectionnais : les petites bonnes, la cuisinière, le jardinier et l’infirmier ; ce dernier, seule personne qui s’intéressa affectivement à moi m’agressera au fond d’un bois à mes 10 ans.
Dans mon travail, pendant des années, j’ai reçu des victimes d’emprise sectaire, spirituelle et/ou psychologique, d’agressions sexuelles, de familles enchevêtrées et dysfonctionnelles, de couples à transactions perverses... ; cela m’a construite autant comme clinicienne que comme personne sensible à l’emprise sous toutes ces formes. C’est dans la lourdeur et le glauque de ces situations répétitives que le film Grâce à Dieu de Ozon me sortira de la torpeur et l’anesthésie d’une banalité pourtant révoltante, pour m’engager dans une action politique en faveur des victimes d’agressions sexuelles dans l’Eglise catholique.
La rigueur du droit, issu de notre contrat social, au nom duquel nous parlons d’égalité et de fraternité devrait humaniser nos rapports sociaux face à la puissance de groupes sociaux qui détiennent à la fois l’argent, le pouvoir des réseaux et le pouvoir symbolique ; je classe l’Eglise catholique dans cette catégorie. Le mouvement Me too et la parole des femmes dans l’espace public devraient changer la donne et mettre en lumière une société patriarcale qui n’entend ni la parole des enfants ni celle des femmes agressées. Police et justice, tout comme l’Eglise-institution, organisent le silence, le tabou.
J’eus honte de mon confort psychique et de ma résilience. Ma limite était atteinte, le besoin d’une parole publique qui compte se fit pressant. Le silence et l’inaction me confrontèrent à l’absurde. Le devoir de justice à l’égard de la petite fille que je fus m’a réveillée de mon confort bourgeois qui sépare « nous » et « eux » ! Mais comment faire ? C’est parce qu’ils font partie du système et qu’ils ont, par leur action, une grande responsabilité sociale que les psychothérapeutes, animant ainsi profession/société, doivent également s’exprimer publiquement, ce qui qui constitue un acte politique. (4)
M’appuyant sur la parole d’une patiente à propos de la CIASE, je me mis en mouvement pas à pas. Elle m’aida à conscientiser ce savoir adelphique (5) de victimes dans l’Eglise : une bonne connaissance de l’amnésie traumatique, du milieu sociologique, du corpus théologique servant l’emprise spirituelle, du vécu de victime, d’une compréhension empathique et d’une reconnaissance de l’emprise permettant de passer de victime à survivante (6). Ultérieurement à ce témoignage distancié, j’expliciterai les raisons qui me feront tomber, par deux fois, dans les mains de pervers sexuels (l’un au moins a été devant la justice civile) : raisons psychologiques (éducation coercitive à l’obéissance, manque d’attention maternelle, respect déférent du clergé, crédulité, méconnaissance de la sexualité) et raisons sociales et théologiques (solitude de l’ainée de famille, délégation de l’autorité et du soin à des nurses, emprises, entre-soi).
J’ai particulièrement apprécié le travail multiréférentiel élaboré par le groupe « miroir » (7) avec Antoine Garapon et Alice Casagrande sur deux thèmes principaux où mes compétences expérientielles de victime et de Gestalt-thérapeute ont pu être mises à profit. Nous avons travaillé deux sujets : l’évaluation du coût financier de l’accompagnement médico-psychologique, et le besoin de parole et de reconnaissance (les actes de justice restaurative pouvant découler de la résilience des victimes). Un cataclysme social de 70 ans (330 000 victimes de crimes et délits du clergé et autres affiliés) venait d’être mis au jour par le travail de cette commission Sauvé.
J’avoue avoir maintenant un sentiment de fierté du travail accompli et celui, non moins puissant, d’accomplissement d’un lent travail intérieur pour assumer une certaine ambition à occuper une place choisie et méritée par le travail, plutôt que celle assignée par mon milieu.
Prendre soin du vivre ensemble, telle est ma visée depuis ce choc de mes précoces années, celui où, échappant à la vigilance parentale, je montai au grenier du château familial dans lequel vivaient nos domestiques. Dès l’âge de 7/8 ans, je me suis sentie enfermée dans une réalité non partagée par ceux et celles qui m’entouraient ; ce furent d’abord les bonnes et la cuisinière employées de mon grand-père maternel ; puis plus tard mes camarades de lycée et de l’université de psychologie. Je pourrais dire que j’étais dans une double emprise - sociale et religieuse - dont il a fallu me sortir pour qu’un je advienne avec le travail thérapeutique et socio-clinique. Ce travail ne prendra l’épaisseur d’une véritable transformation qu’une fois assumée pleinement la sortie du silence en y portant le paradoxe d’une double posture celle de l’intime et du politique.
Gilles Delisle organise sa vision de la croissance psychique autours de trois enjeux développementaux : d’attachement, narcissique, érotico-éthiques. Nous y ajouterons un quatrième enjeu de nature socio-existentielle. En filigrane de ces lignes, j’évoquerai ce dernier en y incorporant ce que la clinique de la complexité nous apporte. Sortir d’un Cela au service d’une ambition parentale et familiale pour devenir un je en connexion avec son environnement ne se fit pas sans souffrance...
Sans les détailler je peux relater les deux aspects fondamentaux du travail identitaire auxquels je me suis confrontée : l’empowerment féminin (8) antidote à la loi salique régnant dans ma famille où seul l’aîné mâle d’une famille porte une voix puissante ; puis devenir trans-classe pour assumer une place plus populaire et choisie en acceptant un métier et des relations amoureuses, amicales et sociales inférieures aux attendus de ma condition.
La difficulté avec l’engagement sociétal et/ou militant lorsque l’on est thérapeute consiste à résoudre ce paradoxe : la posture professionnelle consiste à mettre en sourdine nos convictions religieuses, politiques ainsi que certaines appartenances syndicales, sociales et à rester « cachés » dans nos cabinets ; nos luttes militantes consistent à les dévoiler voire les exacerber de manière parfois caricaturale pour les relayer clairement notamment dans les médias. Comment concilier discrétion et hyper-exposition ? Appartenance qui oblige et liberté qui délie ? Je renvoie le lecteur au livre de Max Weber faisant la distinction entre « l’éthique de responsabilité » et « l’éthique de situation » qui traite amplement de ce conflit.
C’est avec mon superviseur que s’est installée une dialectique fructueuse pour envisager les contours d’une éthique personnelle renouvelée par la situation de militante associative médiatisée. Le groupe fermé Facebook des collègues gestaltistes fut aussi un espace de questionnement et de soutien afin de rester distanciée de l’action, attentive aux risques de dérapages et de violences inhérents à ce type d’action.
La conférence de presse de JM Sauvé et le discours percutant de F. Devaux « Vous devez payer pour tous vos crimes » restera un moment historique. Ce fut l’amorce d’une révolution copernicienne où ceux qui détenaient tous les pouvoirs se firent détrôner symboliquement par les victimes enfin entendues et répertoriées. J’eus à traiter un regain de demandes d’entretien par des victimes ayant eu mes coordonnées par les médias.
Je mis en place un nouveau dispositif et une nouvelle ligne de conduite clinique :
Penser la décision en amont. J’ai fait part de mon souhait à des proches pour qu’ils me fassent part de leurs encouragements comme de leurs craintes. J’ai sollicité conseils et réserves et mis en pratique ce qui me paraissait pertinent, notamment ne pas donner le nom de l’institut de Gestalt pour lequel je travaillais, mais dire « je travaille dans un institut de formation du Nord de la France ».
Expliquer ma décision dans la communauté gestaltiste. J’ai écrit une publication dans le groupe Facebook Gestalt-Energie pour présenter le sens de mon engagement et la posture que j’allais prendre publiquement. J’ai reçu à cette occasion beaucoup de soutien mais aussi des critiques plus ou moins bienveillantes. Les commentaires laissés sur les réseaux sociaux, les messages privés, la présence aux rassemblements publics, les relais médiatiques effectués ont été des manifestations positives et constructives pour mon appartenance. C’est une manière de s’appuyer sur l’environnement pour s’ajuster et réguler l’impact et ses conséquences.
Garder un œil extérieur bienveillant et non complaisant. Ce fut le rôle des amis très chers, de quelques membres choisis de ma famille d’origine, celui des collègues de supervision et covision. Cette dynamique relationnelle m’a accompagnée dans une régulation émotionnelle de l’agressivité et de ses possibles dérèglements au cours du processus médiatique.
Boucler les processus thérapeutiques des patients en cours pouvant être gênés par l’exposition médiatique du thérapeute et contenir d’éventuelles zones de corruptibilité.
Refuser de nouvelles prises en charge de patients m’ayant connue par le biais des médias sur les thématiques de l’abus sexuel dans l’Eglise catholique. Si j’ai pris du temps pour écouter et recueillir certains témoignages de personnes traumatisées, je l’ai toujours fait d’une manière ponctuelle, gratuite et en proposant une orientation vers des confrères et consœurs distinguant ainsi mon travail de mon action associative et militante.
Me garder de faire seule et de me sur-exposer inutilement. Mesurer mon dévoilement à l’aune du strict nécessaire : donner très peu d’informations sur les agressions sexuelles elles-mêmes ou sur le contexte, sur ma famille d’origine ou actuelle ; privilégier des interviews radio plutôt que télévisées. Pour les images, j’ai privilégié mon bureau à mon domicile et les télévisions étrangères qui faisaient des reportages longs et mixtes plutôt que les prime français où je serais apparue seule en mode vedette.
Avoir une discipline radicale pour une expression écrite mesurée dans les réseaux sociaux, vecteur principal du combat militant.
En conclusion, je tiens à souligner :
Ce travail important d’intelligence collaborative basée sur l’expérience phénoménologique des victimes fut d’une grande richesse personnelle, relationnelle et intellectuelle. Participer à un travail sociologique d’une telle ampleur est source de fierté personnelle mais aussi ma contribution à rendre fière la communauté gestaltiste.
A présent, s’ouvre une autre phase : la mise en place de groupes de parole de victimes et de prêtres agresseurs sexuels selon les modalités du travail de recherche socio-clinique conduit par Vincent de Gaulejac. Il s’agit d’aller vers une ère de justice restaurative. Le film « Je verrai toujours vos visages » rend compte d’une manière très illustrative de l’élaboration du travail en cours.
Yolande du Fayet de la Tour
Gestalt-thérapeute (adultes, couples, familles), superviseure, analyste de pratique. Exerce en libéral à Boulogne Billancourt.
(1) Clin d’œil au titre du livre de Bernard Vincent sur Goodman
(2) http:/m.20minutes.fr/amp/a/4037710
(3) Perls (1980, p 149)
(4) Revue Gestalt n°29 La goutte d’eau et l’océan p 81
(5) Adelphique : qualifie des formes d’unions où une femme est mariée à plusieurs frères ou un homme à plusieurs sœurs. Par extension, qualifie les liens entre frères et sœurs.
(6) Terme anglosaxon que je préfère au mot victime qui a tendance à figer la personne dans un statut infériorisant plutôt que dans une dynamique créative.
(7) Sous-groupe de victimes et associations de victimes ayant contribué à la conception du rapport de la CIASE
(8) Concept développé par le brésilien Paulo Freire dans son ouvrage Pédagogie des opprimés publié en 1968. Parfois traduit en français par empouvoirement signifie la capacité et le pouvoir d’agir, l’habilitation, et comporte 4 composantes : la participation, la compétence, l’estime de soi et la conscience critique.

À Dire n° 5 - Printemps 2023 - Sommaire
De l’emprise à la dépriseÉdito : Emmanuelle GillootsArticles :1 - De l’emprise à la déprise ;...
Édito
Avec ce numéro du printemps 2023, À Dire poursuit son exploration du thème de l’emprise. Dans le...
De l’intention au contre-transfert
Un jour, un homme qui était en psychothérapie avec moi arrive en colère à sa séance, il revient...
Chronique
Gouvernance partagée et Gestalt, une même finalité subversive.J’ai participé au Cercle...
Pour aller plus loin
En complément de la rubrique Pour aller plus loin de À Dire n°4 :Angot Christine- L’inceste,...
Reconnaissance et réparation
Ne vous laissez pas intimider par les hommes ou les femmes remarquables ; essayez plutôt de vous...