Abandonner le costume de « la bonne thérapeute »
Ann, américaine, franchit pour la première fois la porte de mon cabinet. Mélange d’anglais et de français qu’elle maîtrise très bien. Elle est un peu agitée, je l’invite à se poser tranquillement, à prendre son temps, nous ne sommes pas pressées, faisons connaissance. Elle saisit ma proposition. Pas de doute, pas de fébrilité, on est là ensemble, c’est simple.
Tranquillité, calme intérieur. Une ouverture.
Souvenir. Je retrouve le plaisir que j’ai eu à vivre plusieurs années à l’étranger. Curiosité de l’inconnu, frisson de l’incertitude, saisie du nouveau à chaque rencontre, patience de l’apprentissage linguistique et culturel. Ancrage dans l’instant présent pour vivre ce qui s’offre à moi. Absence de préjugés. Déjà l’expérience d’une attitude très gestaltiste, avant même de savoir que la Gestalt-thérapie existait et de devenir thérapeute…
Une absence d’inattendu
En présence d’Ann, la séance se déroule dans l’alternance : alternance des langues, alternance des émotions. Je navigue, la barre bien en main, au gré de ce qui émerge, sans me poser de questions, totalement présente à ce qui surgit. L’instant présent s’étire, la séance se poursuit, dans une posture gestaltiste de lâcher-prise, de patience et d'incertitude tranquille.
Au contact d’Ann, une absence se fait jour : celle de la petite voix qui, d’habitude, me susurre à l’oreille « sois une bonne thérapeute ». Mon corps se détend encore plus. Je me sens légère et profondément ancrée en même temps.
La différence de ma posture d’avec mes clientes (1) de nationalité française (c’est-à-dire toutes mes autres clientes) me saute aux yeux. Le questionnement surgit aussitôt : d’où vient cette différence ?
A l’étranger, j’étais dépouillée des injonctions culturelles « à la française ». En séance avec Ann, je retrouve ce dépouillement. Je prends alors conscience que j’enfile un costume en présence de mes autres clientes.
Retirer le costume de « la bonne thérapeute »
Céline, que je reçois depuis deux mois, s’assoit sur le canapé. On se pose ensemble. Immédiatement, je sens le « costume » se déposer sur mes épaules. Depuis ma rencontre avec Ann, il m’est facile de l’identifier : « réponds à ce que tu crois que Céline attend d’une « bonne thérapeute » et « donne l’impression d’être quelqu’un de sérieux, digne de confiance, sûre d’elle-même, voire docte ».
Sensation physique très forte : lourdeur, fatigue, et retour de la petite voix qui me dit d’être une bonne thérapeute. Non. Cela, je n’en veux plus, je sais que je peux « faire », et surtout « être » autrement : la séance avec Ann me l’a montré. Cette décision dissout le costume, j’ai la sensation d’un épais manteau d’hiver qui se retire. Et j’accompagne Céline dans une nouvelle liberté d’être, juste là présente à elle et à moi. L’instant présent a plus de place. J’assume la singularité de mon être thérapeute. Je me sens libérée d’introjets socio-culturels et éducatifs de réussite. Relation d’être à être. Une grande confiance s’installe. Plus de sécurité aussi.
Une partie de moi s’évide. Je me sens m’éloigner de Céline pour lui laisse plus d’espace, et en même temps contacter mon authenticité. M’éloigner d’elle et me rapprocher de moi. L’éloignement qui rapproche. Mes épaules s’ouvrent et se laissent tomber en arrière. L’espace est plus vaste. Ensemble nous ralentissons et explorons plus en profondeur ce qui apparaît.
Où la cliente veut réussir sa thérapie
Annabelle : « Je suis fatiguée, j’ai mal partout. Je ne sais pas quoi dire. Je n’ai rien à dire. »
Thérapeute : « On a tout notre temps. »
A : « Mais non ! La séance ne dure que 50 minutes, je dois les rentabiliser !! »
Un vertige me saisit. A ma grande surprise, ma respiration trouve sa place dans ce vertige.
Je ne détrompe pas Annabelle, ni ne la questionne, je n’ai rien envie d’expliquer. Je ne saurais même pas quoi lui dire… Je nous fais confiance ici et maintenant. Être dans le ralenti donne toute sa place à son injonction de rentabilité : elle se déploie, occupe tout l’espace, tout notre temps, puis s’émiette.
T : « Est présent ce « rien à dire » : on pourrait rester avec ça et voir si quelque chose se passe ? »
A : « D’accord. »
Elle sourit, un peu de surprise dans les yeux, puis elle s’adosse au fauteuil. Je vois ses épaules s’abaisser. Elle se laisse saisir par ce nouveau auquel on donne toute sa place. Et fond en larmes.
Place pour un deuil qu’elle n’avait pas fait. Place pour la douleur de la perte.
Puis, elle revient à son travail dans lequel elle ne se sent pas bien. Elle voudrait réussir, comme elle me dit vouloir réussir beaucoup d’autres choses…
T : « Et là, avec moi, avez-vous l’impression de devoir réussir quelque chose ? »
A : « Oui, je dois réussir ma thérapie ».
Nouveau vertige. Je réalise à l’instant même que je me sens bien dans ces vertiges : l’espace s’agrandit, l’imprévisible prend sa place, et l’instant présent brille de mille feux. Je m’y sens tellement vivante ! Annabelle a piqué ma curiosité : mais qu’est-ce que c’est donc que « réussir sa thérapie » ? Je n’avais pas envisagé que l’on puisse se poser cette question. Naïveté de ma part, peut-être… Un vent nouveau souffle entre nous.
Annabelle m’en donne sa définition : « c’est ne plus avoir le problème pour lequel on est venu consulter ». Rien que ça…
Puis, sans prendre le temps de respirer, elle enchaine. « Et moi, j’ai toujours le problème, je panique toujours lorsque je dois prendre la parole en public et au travail cela m’arrive souvent. Et, je n’ai pas appris grand-chose sur moi que je ne savais déjà. »
T : « Peut-être avons-nous ajouté de la reconnaissance à ce que vous saviez déjà de vous ? »
Son visage s’illumine, elle sourit, les micro-mouvements de son corps s’arrêtent, elle se redresse et me regarde droit dans les yeux : « la reconnaissance, oui. Ça fait du bien ».
Son besoin de réussir sa thérapie aurait pu résonner avec mon ancien costume et m’y figer dans une obligation de résultat de ma part. Et bien non, la résonance est passée au loin.
Grâce aux séances avec Ann, j’ai expérimenté que je pouvais être une thérapeute sans costume, que ce dernier n’était pas une fatalité, et qu’il m’était possible de faire autrement. J’ai constaté avec ravissement qu’un endroit de moi était libre de l’injonction de bien faire : il ne me restait qu’à lui donner plus de place. En m’appuyant sur cet état d’être thérapeute, se sont ouvertes de nouvelles voies avec les autres personnes que j’accompagne. Ma rencontre avec Ann a donné un nouveau lieu de sécurité à mon être thérapeute, un lieu en amont des peurs et de l’envie de bien faire.
Une nouvelle porte s’ouvre
Libérée de l’injonction d’être « une bonne thérapeute », une surprise s’est invitée : j’ose désormais surfer sur la vague de l’énergie du rire lorsqu’elle s’invite.
Je découvre que m’appuyer sur cette énergie, lui faire confiance, et permettre à mes clientes de s’en saisir (lorsque le rire n’est pas un moyen de défléchir) est une de mes modalités pour soutenir la transformation des personnes que j’accompagne.
En effet, l’énergie du rire m’est familière. Cette qualité intrinsèque, pourquoi la mettrais-je de côté ? Je n’avais jamais pensé à la laisser vivre pendant mes séances. Certainement à cause de cette idée que dans le cabinet d’une « bonne thérapeute », le rire n’a pas sa place…
Frédérique Daverat
Gestalt-praticienne
(1) J’utilise le féminin pluriel car je reçois à mon cabinet une majorité de femmes.
À Dire n° 7 - Printemps 2024 - Sommaire
Pour quoi la thérapie ?Édito : Chantal Masquelier-SavatierArticles :1 - Déconstruire ? -...
Déconstruire ?
De nombreuses évolutions sociétales viennent bousculer nos repères, nos évidences, nos normes,...
Mettre à jour nos implicites
Qu'est-ce qu'un ami ? Ce midi du 23 janvier 2024, on en débat sur France Culture à partir du...
Le patient difficile existe-t-il ?
J’avais gardé dans mes notes ce témoignage donné par un psychiatre américain (1) lors d’une...
Gratitude
Chère Clémentine,Pourquoi cette missive ? Quel sens lui donner ? J'ai été interpellée par des...
Ce qui soigne en thérapie
En tant que thérapeute, j’ai été une « patiente », je me suis longtemps allongée sur le divan....