Ce qui soigne en thérapie
En tant que thérapeute, j’ai été une « patiente », je me suis longtemps allongée sur le divan. J’ai fait des voyages intérieurs très riches, le psychanalyste derrière moi dans son fauteuil ; j’entendais sa respiration, parfois il froissait des papiers et alors que je pouvais l’imaginer ailleurs, il était vraiment là avec une remarque juste qui me guidait. Je me suis aussi assise en tailleur sur des coussins dans des groupes de Gestalt-thérapie pendant plusieurs années. J’ai adoré ces partages, les expérimentations qui me décalaient, ou encore le face à face avec un gestalt-thérapeute. En tout au moins une vingtaine d’années de travail personnel, au début pour me sortir d’un chaos que je relate dans un livre (1) , puis … pour commencer à profiter de la vie !
C’est la thérapie qui m’a sauvée.
Plus précisément, je dirais que c’est la relation à un autre, qui m’a accueillie, soutenue, renarcissisée. Cet autre m’a permis de réfléchir avec lui/elle, de penser ce que j’avais vécu et ce que je vivais, ce que je répétais, de faire des liens, de pleurer avec lui et non plus toute seule, de crier, d’exprimer des émotions enfouies et irrecevables, des affects comme la honte, la haine, puis la colère, le pardon parfois et l’amour.
Dans la pratique gestaltiste, nous travaillons à partir de nos résonances : je suis à l’écoute de ce qui se passe en moi à l’occasion de la rencontre avec mon patient, je l’utilise pour avancer avec lui et être là sur le chemin qu’il emprunte. C’est ma base de travail actuellement. La résonance, c’est probablement une dimension de ce que les psychanalystes appellent le contre-transfert, et de ce qu’en Gestalt-thérapie on décrit comme phénomène de champ, ou faisant partie du ça de la situation. Avec mes mots, ce serait l’éprouvé que me donne à vivre la personne que j’accompagne, ce qu’elle me fait vivre avec sa souffrance, ses répétitions, ses errances, son processus, et que je vais pouvoir utiliser comme une information nécessaire pour l’accompagner ; cet éprouvé me parle du patient si je sais le différencier de mes projections ou de mon éventuel projet pour lui…
Ce qui soigne aussi peut-être - car je n’ai aucune certitude et ça me va bien de ne pas savoir exactement (2) - ce qui soigne donc ce serait la capacité à me mettre à la place de cet autre, comme si j’étais son miroir, de le rejoindre et qu’il se reconnaisse enfin comme un être humain avec ses failles et ses merveilles. Je pense que j’ai ce talent pour sentir ce que cet autre vit, grâce aux expériences que j’ai traversées, les épreuves (et pas uniquement les formations). Bien sûr je n’ai pas partagé toutes les souffrances que mes patients ont vécues mais il y a probablement en chacun de nous des morceaux de paysages communs, un noyau psychotique, une expérience dépressive, bref un endroit qui me rappelle peu ou prou à ce que l’autre est en train de me raconter de lui.
Je suis totalement dans l’expérience de la relation, c’est cela qui va nous nourrir. Il y a de la « mêmeté » et de la différence dans chaque relation et là précisément je dois être créative, être dans l’awareness et avoir une acuité à cet endroit.
En supervision, nous sommes sur la crête, entre supervision et thérapie, afin que mes résonances et mes failles deviennent des crampons dans le mur d’escalade pour aider mon patient à grandir ; ce travail là ne s’arrête jamais, cette navette me permet d’avancer pour autant que j’aie le courage de me regarder les yeux dans les yeux, « à l’occasion d’un autre » (3).
Ma libération est liée à celle de mon patient.
Enfin, ce qui va « soigner » c’est le contenant que je crée pour la personne, pour qu’elle puisse aller dans son authenticité et sa singularité. Ce qui va « soigner » c’est une posture, celle du paradigme gestaltiste basé sur la résonance et l’humilité. Avons-nous le droit de parler d’amour ? En tout cas, on peut parler du lien qui me relie à ceux, celles que j’accompagne. La relation est un premier fondamental de la gestalt-thérapie.
Le deuxième ancrage fort, c’est que je suis la gardienne du cadre.
Voici, pour illustrer, deux patientes très différentes dans leur manière d’être au monde.
Séverine : il y a une certaine similitude entre elle et moi à travers le symptôme anorexique pour lequel elle vient en thérapie. J’ai traversé aussi l’anorexie, elle ne le savait pas mais peut être était-ce dans le champ ? Je savais de l’intérieur ce que ça faisait de ne pas manger, de mourir de faim et surtout que l’origine du symptôme était perdue et à découvrir, que la souffrance était immense, que c’était grave car, et je le lui dis : « on n’arrête pas de manger pour rien ». Elle s’est tout de suite sentie rejointe. Ça a permis qu’elle accepte l’aide, alors que l’anorexie est un refus du lien et du soin encore plus qu’un refus de la nourriture.
Séverine écrit :
« Lors de ma puberté, la terreur générée par mon corps en transformation m’a conduite à tout verrouiller et à tout contrôler : poids, corps, liens aux garçons...
Et j’ai continué à vivre à moitié, à survivre, me plongeant dans des études de médecine pour mieux me sacrifier. Mes réussites socioprofessionnelles masquaient ma profonde solitude intérieure et une absence de repères. Cet épuisement du corps a engendré de nombreux accidents, fractures, dépression...
Tout ceci m’a conduite à travailler sur moi, toutes ces années de thérapie m’ont enrichie, notamment les rencontres en thérapie de groupe, m’offrant des amis de cœur - soutien éternel.
Toutes ces épreuves, toutes ces douleurs m’ont instillé encore plus d’humanité notamment dans ma façon de prodiguer des soins, à moi-même et aux autres.
Parallèlement, les week-end de Gestalt-thérapie m’ont ouverte aux autres et dans ma vie, j’ai enfin pu rencontrer un homme qui est devenu le père de notre premier enfant.
La honte autour de l’anorexie et de mon long célibat, s’est progressivement atténuée, remplacée par les valeurs et les cadeaux que ces combats et ce travail thérapeutique m’ont apporté. »
Pour Emeline, sans que jamais je n’aie eu à prononcer le mot de déconstruction, c’est ce mot qui lui est venu quand elle a accepté d’écrire sur son processus ; nous avons mis en scène ses croyances, notamment à propos du couple, de l’infidélité, dans des expérimentations chères à la Gestalt et qui donnaient un visage, une figure à cette croyance prise dans un bain éducatif très religieux ; elle a parlé à ses croyances, gardé ce qui était important et renoncé à ce qui était périmé… Dans ma vie, je n’ai pas été du tout dans le même paysage qu’elle et pourtant j’ai été au plus proche de ce qu’elle amenait grâce à ce travail gestaltiste de mise en scène.
Elle a déconstruit des formes et reconstruit d’autres paysages et ce processus l’a aidée à se rencontrer vraiment alors que le mode personnalité était en avant plan au début de sa thérapie. Son moi (le soi) est alors apparu.
Emeline écrit :
« J’ai démarré une thérapie avec un objectif clair : acter une décision qui s’est révélée, au fil des séances, établie sur des principes qui n’étaient pas / plus les miens. La thérapie a donc « déconstruit » mes croyances pour me permettre d’être « Moi » et assumer l’imperfection des situations et j’ai pu prendre des décisions meilleures pour moi. Rien n’est aujourd’hui comme je l’avais projeté il y a deux ans mais, malgré tout, je me sens bien, plus solide et aujourd’hui « capable » car désormais alignée avec mes besoins. »
En guise de conclusion, si conclusion il y a, car je n’aime pas conclure, ça ferme et j’aime laisser ouverte, libre, une fenêtre sur le monde, une lumière, une nouvelle piste. Je pourrais juste écrire et c’est une hypothèse, que c’est peut-être l’intime qui soigne, pas n’importe lequel, un intime éthique, c’est se retrouver dans le même espace, l’espace d’un instant, « comme si » on était frères et sœurs humains pour ne plus se sentir seul à être seul. Ça travaille sur nos contraintes existentielles, la solitude, l’absurdité, le sens de la vie, la finitude…
Katouchka Van Ditzhuyzen-Collomb,
psychologue clinicienne et gestalt thérapeute du couple et des personnes, autrice. Stages à thèmes , groupe continu, groupes de couples, supervision.
(1) Katouchka Van Ditzhuyzen, La face cachée de l’inceste, de l’emprise à la femme libre, Editions l’Harmattan, 2022
(2) Franck Staemmer, Cultiver l’incertitude, l’Exprimerie, 2003
(3) Robine Jean-Marie, S’apparaître à l’occasion d’un autre, L’exprimerie, 2004
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