Sur le fil
Perceptible depuis longtemps pour une oreille de Sioux, amplifié de manière exponentielle ces deux dernières années, le bruit de la dissonance entre des avis contraires et inconciliables est devenu assourdissant. Il est porteur d'une violence aujourd’hui difficilement supportable pour certains, notamment pour les personnes qui ont fait le travail d’assumer, voire de cultiver leur sensibilité. Cette fracture sociétale entre deux mondes de représentation, arrivée à son apogée, se répercute sur toutes nos relations, dans nos vies personnelles et dans nos espaces thérapeutiques.
Pour chaque côté de cette fracture, la vérité paraît évidente et pourtant les planètes de ces conceptions se sont éloignées. De part et d'autre, une attitude paraît juste et nécessaire pour « sauver » le collectif, voire l'humanité, et pourtant ces attitudes sont opposées. Les enjeux sont à la hauteur des peurs et du figement traumatique généralisé, ils sont à la hauteur de l'impact psychologique de la situation.
Comment, dans ce contexte, avancer comme un somnambule sur le fil de l'awareness sans basculer d'un côté ou de l'autre de cette fracture ? Nécessairement porteur d'un avis personnel nous ayant plus ou moins confronté à un remaniement de nos relations, quelle est la place de cet avis dans la relation thérapeutique, comment agit-il quand il est dans le champ ? La communauté gestaltiste n'est-elle pas elle-même en questionnement entre ces mondes, tâtonnant entre d'un côté ses racines qui vont puiser dans une saine confrontation, plus proche d'idées indépendantes et rebelles, et de l'autre une volonté de reconnaissance par un système de santé qui semble jusqu'ici déterminé à ne pas lui laisser de place à la lumière ?
Une séance qui m'a laissé songeur :
C'était juste après le début de l'avalanche médiatique à propos de la guerre en Ukraine. Justin me partage en début de séance, au moment de sa météo, son indignation envers ce « fou et psychopathe » de Poutine. « Je ne comprends pas comment c'est possible, comment un homme peut-il être aussi malade et aussi mauvais. Ça me déprime car je ne conçois pas qu'un être humain soit capable de ça. Enfin, c'est fou, non ? »
Et déjà, en quelques mots, s’ouvre cette faille des représentations, avec cette pensée du côté du bien qui n'amène pas de nuance possible. Il faut choisir un camp qui s'impose à toute personne raisonnable. D'office, il n'est pas envisageable d'exposer un avis différent, car l'horreur est trop évidente pour qu'il y ait débat sur la question. On ne discute pas du bienfondé de la condamnation de l'holocauste. On ne discute pas de la condamnation des nazis. Il semble que dans tous nos échanges aujourd'hui, on en arrive de plus en plus vite au point Godwin, et peut-être avant même d'en avoir conscience ? Mais la question qui est rarement posée par rapport à l'actualité, c'est l'information de base qui permettrait de se prononcer et de juger. Il est difficile d'avoir accès aux faits ou à la connaissance à moins de faire partie du milieu concerné. Et seuls les faits permettent de juger, au final. Seulement le prêt-à-penser s'adopte sans prendre le temps d'aller enquêter sur les faits, de vérifier les sources, de les confronter à l’analyse du « qui bono ? », d'écouter des témoignages. Car aller vérifier suppose déjà de laisser une petite place au doute, notamment au fait que la manipulation soit possible, qu'elle puisse exister par exemple dans nos médias qui dépeignent les occidentaux comme des colombes face aux ennemis de la « démocratie » qui, eux, sont les indiscutables monstres à abattre. Quand on ne doute plus, quand l'évidence s'impose, au lieu « d'interroger les évidences » en bon gestaltiste, ne devrait-on pas se poser la question de ce qu'il est advenu de la pensée critique ? En effet, comme le disent les manuels sur la manipulation (1) ou sur le totalitarisme (2), quand ma pensée adopte subrepticement des évidences qui ne tolèrent plus de débat, c'est que je suis déjà sur une dangereuse pente, à mon insu. Si nous, intéressés par la psychologie humaine, ne sommes pas en capacité d'analyser ces sujets, de nous poser des questions, de nous glisser en « position méta », qui le fera dans une société qui manifestement est à la dérive ?
Que dois-je répondre à mon patient ? Que dois-je faire avec mon ressenti d'agacement d'une analyse si sommaire de la situation, en contradiction flagrante avec la mienne ? Utiliser cette thématique pour un travail est peut-être intéressant, mais trop risqué à mon goût, tant les contraires s'opposent violemment. Le dévoilement pour le coup risque de ne pas être gradué. En effet, entrer dans le sujet, c'est prendre le risque d'être propulsé d'office dans une polarité extrême, le discours ne pouvant pas tolérer de contradiction ou de nuances. Le travail sur les parties de la réalité que nous éclairons par nos subjectivités respectives, en les comparant, confrontant, additionnant, est-il encore possible quand aucune partie ne s'éclaire en commun ? Quand les informations qui servent de base à nos représentations n'ont plus aucun élément commun ? Si je formulais la question autrement : pensez-vous, par exemple, qu'un thérapeute arménien puisse écouter son client turc s'indigner de la mauvaise foi des arméniens qui se positionnent en victime à propos d'un génocide qui n'a pas eu lieu selon lui ? Ça ne paraît pas très réaliste, car de là où nous sommes, nous avons peut-être sur cette question assez de recul, mais l'avons-nous sur les questions contemporaines qui à mon avis ne sont pas moins clivantes ?
À ce moment de la séance avec Justin, beaucoup de possibilités tournent dans ma tête, font des aller-retours avec mon ressenti : de mon côté, je me demande comment il est possible d'avoir des sources d'information si différentes entre deux citoyens d'une même société, comment un processus de manipulation teinté de pensée manichéenne n'est même pas envisagé chez cette personne, éduquée dans un environnement à l'esprit critique. Pourtant des signes évidents de manipulation sont présents, ne serait-ce que par le narratif qui scinde le monde en un camp du bien et un camp du mal, non ? À ce moment-là, entre nous, deux sidérations, stupéfactions se font face, à des endroits très différents.
Mon choix pour garder l'équilibre sur « mon fil », fut cette fois celui de la rétroflexion de tout mon vécu intérieur. J'ai attendu la suite, attentif au récit de Justin, sans faire de commentaire.
Ce n'était peut-être pas très courageux de ma part, car comment savoir ce qu'il s'est joué dans le champ, alors qu'une part de moi devait certainement être dans une forme de jugement de mon patient, et une part de lui sans doute dans l'attente d'une approbation de ma part, d'un acquiescement de tête ?
Il a peut-être pensé à ce moment-là que mon silence dévoilait mon inclination « pro-russe », ou « pro-terroriste », ou que sais-je ? Et une part de moi a sans doute pensé de lui, sans oser me l'avouer, qu'il était un peu limité dans sa capacité d’analyse ?
De manière subtile, cette faille des représentations, dont l'origine se perd au milieu de faiseurs d'opinion relayés par les médias, génère une violence sociétale qui s'infiltre dans nos cabinets. Est-ce que ma rétroflexion et mon ancrage dans ma posture ont joué le rôle d'un système de pare-excitation en métabolisant cette violence en moi, sans renvoyer la balle, ou est-ce que j'aurais dû remettre en conscience ces questions entre nous pour éviter qu'elles agissent dans le champ ?
La séance a porté ensuite sur tout autre chose, mais je ne peux pas aujourd'hui faire complètement abstraction avec Justin de sa perception de l'actualité et de mon jugement sur la question. J'ai laissé jusqu'ici ce phénomène de champ dans le fond, à suivre...
Une synergie qui invite là aussi à une forme de retenue :
Avec Clémentine cette fois, nous abordons depuis plusieurs séances ses difficultés à faire face à une société qui ne laisse plus de place à la liberté individuelle, qui inscrit méthodiquement dans son droit des textes liberticides au nom du bien commun, d'une manière violente et inconcevable, et apparemment dans l'indifférence de la plupart. Les décisions de Clémentine au quotidien s'inscrivent dans la résistance et dans des choix difficiles, notamment quand elle s'imagine être bientôt poussée à quitter son travail.
Clémentine est dans une problématique de doute et de manque de légitimité, de difficulté à accueillir son ressenti et sa singularité. Elle s'est souvent sentie inadaptée au monde, différente des autres. Ma facilité à me rapprocher de son ressenti m'aidera à légitimer sa manière d'être au monde, même à contre-courant. J'éviterai de dévoiler mon opinion sur les questions de vaccination et de choix de santé, et pourtant, à travers mes interventions, il est assez clair qu'une forme de résonance entre nous est dans le champ, dans une forme de sous-entendu tacite. Là aussi je sens que le fil n'est pas très large et que je dois rétrofléchir un peu mon enthousiasme pour son courageux combat. Néanmoins, je serai en mesure de soutenir l'importance de sa place dans le monde, par des phrases comme « peut-être que le monde a besoin de personnes comme vous, qui sait ? L'histoire nous le dira. Qui peut en juger aujourd'hui ? Votre intégrité et votre sincérité me touchent. Je suis admiratif de votre courage et de votre force de résistance, etc...» Des retours que j'aurais pu lui faire même si je n'avais pas été du même avis qu'elle, mais cette hypothèse bien sûr reste théorique.
Ainsi, Clémentine, en porte à faux par rapport aux idées de son mari, pourra se détacher de ses attentes de reconnaissance de sa part. Elle ira chercher dans d'autres relations de quoi nourrir son engagement, avec des personnes plus à même de valoriser ses valeurs. La relation avec son mari s'est apaisée, car elle avait diminué ses attentes sur ce point.
Mais là aussi, comment connaître l'influence de mon opinion dans le champ qui ne manqua certainement pas d'agir sur notre relation ?
Et dans les échanges entre collègues :
Qu'advient-il de cette fracture idéologique dans nos échanges entre collègues ? Nous sommes habitués aux scissions et aux conceptions différentes dans les « écoles de pensées », et la Gestalt n'y échappe pas : « Côte Est » versus « Côte Ouest », « Phénomélogistes » versus « PGRistes », «inclusion, ouverture sur le monde» versus « restrictions de l'accès aux fédérations professionnelles, se protéger contre les amalgames, rechercher une reconnaissance scientifique et médicale », etc... Ces différences ont parfois généré des mésententes, jusqu'à de profondes scissions se perpétuant entre générations de gestaltistes. Pourtant, il me semble qu'elle n'ont jamais déchaîné autant de passions qu'autour des questions du port du masque, de la vaccination ou du soutien à l'Ukraine... Être interrogé sur l'un de ces sujets est maintenant un peu comme de recevoir une grenade dégoupillée dans les mains. On l'attrape et la fait passer à son voisin... Pourquoi ? J'imagine que cette ambiance sociétale où le feu des idéologies contraires est attisé en permanence, répercutée sur notre micro-société gestaltiste, n'a jamais été aussi marquée que depuis la crise covid.
S'engager dans un collectif, comme la FPGT, dans ce contexte, est assez hasardeux, puisque l'on s'expose à se retrouver assez rapidement dans le rôle de subir un regard qui ne nous convient pas et qui touche à nos valeurs profondes, ou à imposer son regard à un autre sans même s'en rendre compte. La violence est cachée et elle est partout, y compris dans des intentions bienveillantes. J'aimerais ici vous partager mon regard sur une expérience vécue au sein de la FPGT, où il me semble nous avons collectivement réussi à danser sur le fil et à traverser cette violence.
La violence s'est invitée entre des points de vue qui se sont confrontés par mail. Outre le fait que le mail est un moyen de communication amplificateur de violence, ces échanges ont suscité des vécus difficiles pour certains d'entre nous, à des endroits différents. Chacun s'est senti agressé dans ses valeurs, touché profondément. Reproduire la violence sociétale jusqu'au bout aurait été une solution de facilité, en mettant de côté les avis minoritaires ou en les invalidant ; en imposant une vision où le plus grand nombre fait loi sans réfléchir aux arguments de fond avancés par des positions plus marginales. À la place, le processus en gouvernance partagé a permis une prise de parole souveraine, indépendante du rôle ou de l'ancienneté que l'on peut avoir dans l'association. Il a autorisé l'expression des vécus de chacun, l'écoute du point de vue de l'autre, y compris à des endroits apparemment inconciliables, sans perdre de vue le lien humain qui nous unit.
Cette expérience me paraît fondamentale, car elle me donne un peu plus confiance dans le collectif, dans sa capacité à rester sur le fil, à contenir une violence sociétale en la portant à la conscience et en la métabolisant à travers le process de la gouvernance partagée. D'autres outils sont sans doute capables d'avoir un effet équivalent, mais le choix de la FPGT de s'appuyer sur cette posture me procure un sentiment de sécurité que je n'avais encore jamais ressenti dans un collectif. Garder le fil de notre humanité au-delà des clivages, même quand ils agissent dans l'ombre, quand ils mobilisent nos cerveaux reptiliens et touchent nos blessures post-traumatiques, est une expérience fondatrice. Elle est je pense une forme de résistance à cette culture du « bashing », du « ghosting », du « troll », du « harcèlement », de la réaction instantanée s'appuyant sur un vivier de « followers », de la « tyrannie du bien », comme le dit Guy Mettan (3), où la pensée autonome est devenue un concept antique et la quête de vérité une idée désuète. Alors qu'on est occupé à suivre le courant ou à ramer pour rester sur le bord, on ne se pose jamais la question de l'origine de ce courant. Est-il naturel, artificiel, et qui ou quel phénomène, en est l'instigateur ?
Cette résistance aux digues sociétales, dans un collectif tel que la FPGT, quelle que soit notre posture dans la rivière, est possible, parce que les molécules d'eau que nous sommes ont un support suffisamment solide pour rester en lien, pour se donner la main entre humains. Au fil de l'eau, sur ce fin fil tendu entre nos différences, j'aperçois une voie où l'humanisme gestaltiste n'est pas un vain concept dénué de congruence, mais où il devient l'incarnation d'un ajustement créateur vers de nouveaux possibles, entre des êtres imparfaits et touchants.
Cédric Le Bas
(1) Robert Cialdini, Influence et manipulation ou l’expérience de Milgram revisitée, https://www.youtube.com/watch?v=oa2GL-fs_yg
(2) Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Ed Gallimard, 2002et Ariane Bilheran, Psychopathologie du totalitarisme, édition Tredaniel La Maisnie, 2023
(3) Guy Mettan, La tyrannie du bien. Guide de la pensée [in]correcte, De Syrtes édition, 2022
Ou Alain Damasio, La zone du Dehors, Ed Gallimard, 2021, on peut reconnaître dans cette dystopie de nombreuses analogies avec nos sociétés.
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