J’ai lu "Happycratie",
comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, d’Eva Illouz et Edgar Cabanas
Au moment où nous nous posons la question de la visée de la thérapie, j’ai envie de vous faire part de quelques pensées inspirées de l’ouvrage d’Eva Illouz, co-écrit avec Edgar Cabanas en 2018. Précédemment, la réflexion de cette sociologue avait mobilisé notre revue À Dire puisque Sylvie Schoch de Neuforn avait rédigé le résumé d’une conférence portant sur propos de ses deux derniers livres « Happycratie » et « Les émotions contre la démocratie » (1). Aujourd’hui, la thématique abordée dans « Happycratie » nous interpelle particulièrement car elle remet en cause un certain nombre de nos croyances sur les bienfaits de la psychologie et de la psychothérapie. Dans un premier temps, je résume le propos des auteurs avant de tenter d’appliquer leur propos à notre pratique gestaltiste.
Ma lecture
Cet ouvrage a le mérite d’articuler différentes perspectives sur la conception de notre humanité : le domaine philosophique de la recherche universelle du bonheur, le domaine psychologique des pratiques de développement personnel, le domaine politique de récupération de ces attentes et espoirs à des fins de contrôle et de pouvoir. L’essentiel de ce message est de dénoncer la tendance individualiste sous-jacente dans la quête du bien-être au dépend d’une conscience collective et démocratique.
Le développement de cette réflexion démarre par la remise en cause de la psychologie positive brandie comme une solution magique au début de notre siècle par le psychologue Seligman (2) qui se donnait une mission en lançant « une nouvelle science du bonheur {---} en mesure d’offrir les clefs psychologiques donnant accès au bien-être, au sens de l’existence et à l’épanouissement personnel » (p. 31). « Elle ne devait plus se contenter de remédier à la souffrance ; elle devait maximiser les potentiels de l’individualité » (p.44). Historiquement, cette approche s’enracine dans la psychologie humaniste des décennies 1950-60, consolidée ultérieurement par les psychologies de l’adaptation des années 1980-90. S’appuyant sur l’invitation à l’authenticité chère à la psychologie humaniste (3), la psychologie positive outrepasse cette idée et la transforme en principe impératif : « Soyez vous-mêmes ! ». Emportée par ce dictat, elle propose de remédier à l’insatisfaction par des recettes simplistes apparentées à l’exercice de la Méthode Coué.
En tant que sociologue, l’autrice élargit sa réflexion au contexte économique de l’organisation du travail. La théorie de la motivation élaborée par Abraham Maslow (4) et illustrée par la pyramide des besoins sert de fondement car elle répond aux exigences capitalistes de l’après-guerre. Mais un renversement apparaît avec l’importance extrême donnée à la responsabilité personnelle, au projet individuel et à l’autonomie qui fait peser sur les individus « bon nombre des contingences et des contradictions que les organisations endossaient auparavant, et de déplacer ainsi sur leurs épaules le fardeau de l’incertitude et de la compétition propres au marché » (p. 123). En résulte une bascule de la charge sociétale sur la responsabilité individuelle qui engendre un sentiment d’insuffisance et de culpabilité qui lui-même alimente la quête du mieux-être. En résumé : « Si je ne vais pas bien, c’est de ma faute, et j’ai recours aux techniques de développement personnel pour remédier à mon mal-être ». La boucle est bouclée car le culte du bien-être alimente le marché florissant des techniques procurant le bonheur.
Un point important abordé dans cet ouvrage est la systématisation du concept de résilience. Sans dévaloriser l’expérience personnelle qui permet à certains de croître dans un contexte carencé, mise en valeur par l’histoire exemplaire de Boris Cyrulnik, Eva Illouz s’insurge contre l’idéologie de la croyance qui fait que chacun peut réussir sa vie en toutes circonstances. La résilience devient une qualité fantastique et le fait d’en manquer est imputé à chacun. Dénonçant une forme d’abus de la dimension psychologique sur le domaine social et sociétal, l’autrice propose le terme de Psytoyens pour définir « ce citoyen parfaitement heureux et qui, pour cette raison même, peut se prévaloir d’un fonctionnement optimal » (p. 155). La réalisation de soi-même passant par la consommation du « toujours plus » porte davantage sur le désir de se gouverner en maîtrisant ses émotions que sur le désir de s’élever socialement. (5)
Les auteurs insistent sur le renversement des valeurs produit par le principe selon lequel : « Les gens ne sont pas heureux parce qu’ils réussissent, mais réussissent et sont heureux parce qu’ils s’épanouissent {---}. En d’autres termes, les sociétés se développaient lorsque leurs citoyens étaient épanouis et non le contraire » (p. 180) L’effet pervers de cette hypothèse est la pression perfectionniste et normative exercée sur chacun : « Il est certain que l’intérêt de l’industrie du bonheur est de produire un nouveau type d’happychondriaques, c’est-à-dire des consommateurs persuadés que la manière de vivre normale, et la plus fonctionnelle, consiste à scruter son moi, à se soucier en permanence de corriger ses défauts psychologiques pour toujours mieux se transformer et s’améliorer. » (pp. 183-184).
Pour conclure, Eva Illouz aborde le thème de la santé mentale et déplore l’installation d’un nouveau paradigme qui opposerait les émotions positives aux sentiments négatifs dans une dichotomie séparant le bon du mauvais. Dans cette optique, la bonne santé ferait fi du sentiment d’incomplétude et de manque. L’autrice relève que le ressenti des émotions prétendues négatives telles la tristesse, la colère et la haine font partie de notre humanité et peuvent agir positivement dans une révolte salutaire contre l’évolution totalitaire de nos sociétés soi-disant libérales. Au terme de cette lecture, j’adhère au positionnement de notre sociologue, tout en reconnaissant un effet de saturation produit par son insistance et sa puissance de conviction argumentée par l’accumulation d’un grand nombre de références américaines un peu lointaines pour nous.
Quel message pour la Gestalt-thérapie ?
Il n’échappera pas au lecteur que certaines dérives de la Gestalt-thérapie viennent accréditer la thèse d’Eva Illouz. Notre courant se niche dans la psychologie humaniste dont l’idéalisme laisse parfois imaginer un développement exponentiel des ressources humaines qui pourrait alimenter une tendance individualiste s’il n’était pas tempéré par les limites de la condition humaine et des données existentielles.
Un autre point ambigu réside dans le principe du « self support », cher à Fritz Perls car permettant de se dégager progressivement du support environnemental pour aller vers la croissance et l’autonomie. (6) Ce concept rejoint celui de « self help » sévèrement critiqué par Eva Illouz car entretenant l’idée que l’individu peut se suffire à lui-même. Dans cette première élaboration, le sujet reste soumis au cycle de satisfaction des besoins. Cependant l’apport de la perspective de champ vient compléter cette première hypothèse et permet à la Gestalt-thérapie d’élargir sa vision en prônant l’indissociabilité organisme/environnement dont l’application concrète permet de sortir d’un isolement narcissique pour aller vers le monde, donc vers autrui. L’évolution ne s’arrête pas à l’indépendance mais oblige la conscience de l’interdépendance.
Cette invitation pousse à inventer et expérimenter des formes nouvelles plutôt que se satisfaire du conformisme ambiant. Le dictat de l’épanouissement personnel « Soyez heureux ! » exerce une pression de réussite et peut engendrer un sentiment d’insuffisance par rapport à la norme supposée. Nous observons notamment les dégâts de cette injonction dans le monde du travail, où le sujet porte la culpabilité de ce qui ne marche pas et déboule épuisé dans nos cabinets avec tous les symptômes du burn out. Comme le signale Eva Illouz, la société ou l’entreprise se décharge de sa responsabilité sur l’individu. L’autrice démontre que la psychologie positive et les techniques de développement personnel sont en quelque sorte complices de ce processus dévastateur. Il semble que la Gestalt-thérapie qui soutient l’audace et la liberté grâce à l’ajustement créateur se distingue de la tromperie sociétale. Mais il importe de rester vigilants car le contrôle de plus en plus grand sur nos professions pourrait nous faire perdre notre élan libertaire.
Le dernier aspect apparu à la lecture de cet ouvrage concerne notre vision de la santé. Eva Illouz nous alerte sur une tendance optimiste qui risquerait de gommer les émotions négatives y compris la souffrance humaine. Le modèle médical va dans ce sens lorsqu’il prétend remédier aux symptômes de mal-être et éradiquer la douleur. La tentation de tout psychothérapeute est de promettre le bonheur en cédant à la pression normative du résultat attendu par le patient et par l’entourage. Comment se dégager de ces demandes impérieuses qui risquent de nous piéger dans une recherche de rapidité et d’efficacité ? Comment échapper aux dérives commerciales enjointes à la quête du bien-être ? Nous avons à nous positionner contre les dérives promises par certaines écoles alimentant une vision illusoire de la thérapie et nuisant à l’image de notre approche. En effet, il me semble que la posture du Gestalt-thérapeute, enracinée dans une perspective de champ, invite à l’humilité, à la prise en compte de l’imprévisibilité et de l’acceptation de l’incertitude pour accompagner pas à pas le chemin de chacun, en plongeant dans la réalité des tourments sans succomber à la tentation du déni. L’expérience montre combien cette patience permet de véritables transformations de l’être au monde, dans une relation constante avec l’environnement.
Chantal Masquelier-Savatier
Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Premier Parallèle (2018)
(1) Eva Illouz, Les émotions contre la démocratie, Premier Parallèle (2022) commenté par Sylvie Schoch de Neuforn dans A-Dire N°3
(2) Martin E. P. Seligman, Authentic Happiness, Free Press, New York (2002)
(3) Carl Rogers, Le développement de la personne, trad. française, Dunod-Interéditions (1966 et 2018
(4) Abraham Maslow, Devenir le meilleur de soi-même. Besoins fondamentaux, motivation et personnalité, trad. française, Dunod (2008 et 2013)
(5) Eva Illouz met en cause les applications numériques telle Happify qui remportent un grand succès populaire.
(6) Chantal Masquelier-Savatier, Le mythe de l’autonomie
À Dire n° 7 - Printemps 2024 - Sommaire
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